Le lundi matin, Romane a posé son cahier sur la table avec la gravité de quelqu'un qui dépose des preuves devant un tribunal.
Elle avait dessiné des cœurs sur la couverture. En rouge. Un ruban bleu fermait le cahier. Je n'avais pas le droit de le lire.
Le cahier. Des cœurs en rouge, un ruban bleu. Je n'avais pas le droit de le lire.
Ce que l'IA ne retient pas forcément par coeur
Il y a deux façons d'être intelligent. La première : tout mémoriser. La deuxième : savoir où chercher.
Une IA peut faire les deux. Elle a une mémoire intégrée, ce qu'elle a appris pendant son entraînement. Mais elle peut aussi consulter des documents extérieurs en temps réel (des fichiers, des pages web, des notes). Dans ce cas, elle ne "sait" pas, elle trouve.
La différence est importante. Ce qu'elle a mémorisé peut dater et se tromper. Ce qu'elle consulte, c'est plus fiable, mais ça dépend de ce qu'on lui donne accès.
Romane allait passer une semaine à construire sa base de données personnelle.
L'activité
Le dimanche précédent, j'avais donné un cahier vierge à Romane avec une seule consigne : noter tout ce qui lui semblait important pendant la semaine. Pas d'obligation de forme : des dessins, des mots, des listes. Ce qu'elle voulait.
En fin de CP elle écrit, mais pas encore vite ni longtemps. Son cahier a été surtout des dessins légendés d'un mot ou deux : un soleil avec "beau" en dessous, un bol avec "pâtes" dessous, le prénom de sa maîtresse de gym entouré d'étoiles.
Le samedi suivant, on a joué. Les règles : je pose des questions sur la semaine. Elle n'a le droit de répondre qu'en consultant son cahier. Même pour des choses qu'elle sait. Le cahier prime sur la mémoire.
Puis, deuxième manche : je confisque le cahier. Mêmes questions.
Ce qui s'est vraiment passé
Avec le cahier, Romane pointait ses dessins du doigt pour répondre. Le bol de pâtes, mardi soir. Le soleil, mercredi matin. Elle avait tout. Pas avec des mots élaborés, avec ses images à elle.
Sans le cahier, les réponses sont devenues floues. "Je crois que c'était des pâtes." "Je me souviens plus du prénom."
Ce qui m'a frappé : elle refusait de répondre sans consulter, même quand elle savait. "C'est les règles." Elle avait compris que la fiabilité venait du cahier, pas de sa mémoire seule.
À six ans et quelques mois, le cerveau construit ses propres règles du monde, et les prend au sérieux. "C'est les règles" n'était pas du jeu. C'était elle qui posait quelque chose de solide.
J'ai expliqué qu'une IA qui consulte un document fait exactement ça. Elle préfère ce qui est écrit à ce qu'elle croit se rappeler. Et quand on ne lui donne rien à consulter, elle doit se fier à son entraînement. Ce qui est moins sûr.
Meryl avait suivi tout ça de loin, occupé à empiler des cubes. Quand j'ai donné son cahier à Romane, il a levé la tête et demandé si lui aussi pouvait en avoir un. Pas pour jouer à l'IA. Parce que sa sœur en avait un.
Je lui ai donné un cahier. Il a dessiné dedans toute la soirée, essentiellement des ronds et ce qui ressemblait à un chien. Peut-être le même chien qui dort.
Pour finir
Le cahier de Romane est sur l'étagère de sa chambre. Elle y écrit encore, de temps en temps, sans que je lui demande.
Est-ce qu'une IA qui consulte un document "sait" ce qu'il y a dedans, ou est-ce qu'elle lit juste très vite ?
