Meryl a crié plus fort à ce qui ressemble à des oreilles.
Ary n'a pas répondu mieux pour autant.
Ary, c'est une peluche connectée avec une IA intégrée. Je l'avais vue dans Qui veut être mon associé. J'en avais commandé une pour les histoires du soir, avec l'idée que les enfants pourraient être actifs, pas juste spectateurs. Qu'on pourrait inventer ensemble au lieu que je récite.
La première fois qu'on l'a sortie de la boîte, ça a duré une heure. Pas d'une façon calme.
Romane et Meryl se la tiraient l'un l'autre dès qu'ils avaient une idée nouvelle, ce qui arrivait toutes les vingt secondes. Ils lui posaient deux questions contradictoires dans la même phrase. Ils n'attendaient pas la fin de la réponse avant de repartir dans une autre direction. Et quand la réponse ne correspondait pas à ce qu'ils voulaient, ils recommençaient, mais plus fort, la bouche collée à ce qui ressemble à des oreilles, comme si le problème venait du volume.
Au milieu du chaos, Romane s'est arrêtée une seconde et lui a demandé, très sérieusement : "Ary, est-ce que tu rêves ?"
Ary a répondu quelque chose. Je ne me souviens plus exactement quoi. Une phrase sur les histoires, peut-être. Romane a hoché la tête, pas vraiment convaincue, et elle a immédiatement enchaîné avec autre chose.
J'y ai repensé plus tard.
Ce qui m'a amusé sur le moment, c'est le retournement. Ary a une fonction : si on la retourne, elle s'arrête d'écouter et se remet en position d'attente. Les enfants ont trouvé ça assez vite. Ils la retournaient pour couper une réponse qui ne leur convenait pas et en demander une autre. Comme quand on écrase Entrée pour arrêter une IA en pleine réponse et reposer la question autrement.
À trois et six ans, sans que personne leur explique quoi que ce soit.
Ary. Pas de partenariat, pas de sponsoring — juste une peluche qu'on a achetée et qui a tout déclenché.
Ce qu'ils apprenaient sans le savoir
J'ai réalisé en les regardant que ce chaos avait une logique. La frustration venait d'un décalage entre ce qu'ils demandaient et ce qu'ils obtenaient. Ils n'avaient pas encore compris que la qualité de la réponse dépend de la qualité de la question. Que "raconte-moi une histoire" et "raconte-moi une histoire de loup qui a peur du noir et qui rencontre un renard sympa" ne déclenchent pas du tout la même chose.
C'est ce que j'avais mis du temps à comprendre moi-même.
La différence, c'est que moi j'avais lu des articles, des tutoriels. Eux, ils avaient une peluche et une heure de chaos.
Mais le problème restait entier : comment leur donner ce que j'avais compris, sans faire un cours ? Je suis leur père, pas leur instituteur. Et à trois et six ans, un exposé sur l'IA ça dure trente secondes avant qu'on parle d'autre chose.
Le truc que j'avais lu sur les cerveaux d'enfants
J'avais lu quelque chose sur la plasticité cérébrale récemment. Le cerveau des enfants en bas âge est dans une période de haute réceptivité : il absorbe, classe, retient les structures des choses qu'il vit, même sans les nommer. Pas besoin de comprendre le concept de "classification" pour avoir intégré que certaines choses vont ensemble et d'autres pas.
Montessori avait compris ça il y a un siècle. On n'explique pas aux enfants comment fonctionne l'ordre : on leur donne des environnements où ils rencontrent l'ordre par l'expérience, et leur cerveau fait le reste.
L'idée était là : si je joue avec eux à des jeux où ils rencontrent, sans le savoir, les concepts de base qui font fonctionner une IA, quelque chose va rester. Pas une définition. Une intuition. Et quand ils reprendront Ary dans six mois, ou dans deux ans, ou quand ils tomberont sur d'autres outils, cette intuition sera déjà là.
C'est de là qu'est venu le blog. Pas d'un plan. D'une peluche qui répondait de travers et d'enfants qui lui criaient dessus.
Ce que ce blog est, et ce qu'il n'est pas
Ce n'est pas un guide pédagogique. Je ne suis pas chercheur, ni enseignant, ni spécialiste de l'enfance. Je suis un père qui trouve le sujet important et qui pense que les enfants sont capables d'en saisir les idées fondamentales, si on les leur présente autrement qu'avec des slides et des définitions.
Chaque article ici documente une tentative réelle. Certaines fonctionnent. Certaines dérivent. Meryl part avec une photo au mauvais moment. Romane invente des catégories qu'aucun ingénieur n'aurait pensé à tester.
C'est ça que je veux garder : pas la réussite pédagogique, mais l'honnêteté du tâtonnement.
Romane m'a posé une question quelques semaines après, à table, entre deux bouchées. Si l'IA rêvait.
Elle avait déjà posé la question à Ary. Ary avait répondu quelque chose. Ça ne lui avait visiblement pas suffi.
Je n'ai pas su répondre non plus. Pas parce que la question est difficile. Parce que je n'avais pas encore les mots.
Plus tard, j'ai dit : "Je crois que non. Mais je ne suis pas sûr. Et les gens qui la fabriquent ne sont pas sûrs non plus."
Elle a réfléchi. "C'est bizarre de fabriquer quelque chose sans savoir tout ce qu'il fait."
Oui. C'est exactement ça.
