Le flamant rose avait reçu une lettre.
C'est là qu'on a commencé. Pas de brouillon, pas de titre. Romane avait décidé que le flamant rose répondait à Lili le lapin. J'ai attrapé un stylo pour noter ce qu'elle allait dicter.
Mais avant de commencer, il y avait un problème à régler.
"Elle a pas de pouce."
Lili le lapin n'a pas de pouce. Elle ne peut donc pas tenir un stylo. Donc elle ne peut pas avoir écrit une lettre. Donc le flamant rose ne peut pas y répondre. Le raisonnement était correct.
On a conclu que Lili avait écrit avec sa baguette magique. Ça permettait d'avancer.
Romane ne pouvait pas ignorer l'incohérence. À six ans, le cerveau vérifie la logique interne des mondes qu'il connaît. Ce n'était pas de l'obstination. C'était de la rigueur.
Ce que l'IA fait quand elle "écrit"
Quand une IA génère du texte, elle ne part pas de rien. Elle a absorbé des millions de lettres, de dialogues, de romans, de messages. Et quand on lui demande d'écrire à la place d'un personnage, elle construit quelque chose qui ressemble à ce qu'on attend, à partir de tout ce qu'elle a déjà vu.
Elle ne comprend pas vraiment ce qu'elle écrit. Elle ne sait pas qui est Lili. Elle ne sait pas ce qu'un flamant rose voudrait dire à un lapin. Mais si on lui donne les informations, elle produit une lettre qui tient debout.
C'est peut-être ça, la baguette magique. On ne sait pas très bien ce qui se passe à l'intérieur. Mais quelque chose sort quand même.
L'activité
On propose à l'enfant d'écrire une lettre entre deux personnages imaginaires, ou empruntés à des histoires qu'il connaît. Une lettre que ces personnages n'ont jamais vraiment écrite.
Pour démarrer, quelques exemples à voix haute suffisent : un chevalier qui écrit à son cheval, un dragon qui écrit à sa grotte, une fée qui écrit à sa baguette cassée. On montre que tout est possible et que la lettre n'a pas besoin d'être longue.
Pour les enfants qui débutent ou qui sont intimidés par la feuille blanche : on peut fonctionner à deux. L'enfant donne les idées et les mots, l'adulte écrit sous la dictée. La lettre lui appartient quand même. Les mots sont les siens.
À la fin, on peut poser la question : "Tu crois qu'une IA pourrait écrire une lettre comme celle-là ?" On laisse répondre avant d'expliquer quoi que ce soit.
Ce qui s'est vraiment passé
Romane a dicté, j'ai écrit.
La lettre était courte. Le flamant rose confirmait qu'il avait bien reçu la lettre de Lili. Il l'invitait à venir le lendemain. Et il lui demandait d'apporter un gâteau au chocolat.
Signé : le flamand.
La demande de gâteau était ferme.
La lettre du flamant rose. L'écriture est celle de Romane.
La demande de gâteau au chocolat n'était pas dans mes exemples de départ. Je m'en suis rendu compte après.
Ce qu'une IA ferait probablement : une lettre bien tournée, avec une formule de politesse au début et une à la fin. Elle ne réclamerait pas de gâteau. Elle n'y aurait pas pensé, à moins qu'on lui demande d'inclure une demande précise, ce qui change tout.
Romane, elle, savait ce que le flamant rose voulait. Elle était le flamant rose.
Pour finir
Le problème du pouce de Lili avait pris plus de temps que la lettre elle-même.
Est-ce qu'une IA aurait posé la question ? Probablement pas. Elle aurait supposé que Lili pouvait écrire, ou elle aurait ignoré le détail. Elle n'aurait pas eu de raison de s'y arrêter.
Romane n'avait pas pu ignorer le détail. Elle connaît Lili le lapin. Elle sait ce qu'elle peut faire et ce qu'elle ne peut pas faire. Et quand quelque chose ne marche pas dans la logique, elle le dit.
L'IA peut écrire la lettre. Mais elle ne saurait pas si Lili a un pouce.